samedi, juillet 02, 2005

La lozère nouvelle




Jérome Garcin, Théâtre intime, extrait.

Je n'aurais pas su aimer sans admirer. C'eut été ressembler au décapité qui bande encore. Je me méfie du désir, s'il n'est qu'une manière avantageuse de se préférer, une manière élégante de se détester. Je me méfie peut-être, simplement, de moi.
La vie n'offre pas tant d'occasions de se hisser. Le plus souvent, elle s'incline avec le jour, et se contente de peu. C'est une administrée qui trottine naturellement vers le confort, la sécurité, la prévoyance, la médisance, l'hygiène, le solde de tout compte et la sieste éveillée. Pour trouver les héros, il faut ouvrir les livres. Pour croire aux grands sentiments, il faut écouter de la musique. Pour oublier qu'on vieillit et rattraper l'enfance qu'on a perdue, il faut monter à cheval. De préférence seul, et dans des forêts profondes.
Une femme, il y a vingt-cinq ans, m'a donné l'illusion que la vie était à la fois un roman, une sonate et un galop à la hauteur des arbres. Elle a réussi la prouesse de me faire croire que j'étais meilleur, plus intrépide, moins inquiet que je ne suis. Elle m'a détourné du chemin en pente douce qui conduit au fatalisme, aux abdications, à l'ennui de soi, à l'assurance notariale et à la rumination des pensées noires où mes morts, en dérivant, m'égaraient. Elle avait la grâce insolente, le sans-gêne et l'abattage d'une entraineuse. Le piquant d'une fille bien née qui s'encanaille.
Elle tenait son pouvoir des sentiments brûlants qu'elle m'inspirait mais également de l'autorité que je lui trouvais dans l'exercice de son métier - lequel n'est pas vraiment un métier, plutôt une seconde vie accordée dans un monde parallèle à celles et à ceux qui ne se contentent pas d'avoir un seul visage, un seul destin. L'empire de la comédienne, dont j'étais l'humble sujet, m'interdisait d'imaginer que je pusse, d'une quelconque manière, régner sur la femme. Cela ajoutait, évidemment, à mon excitation. Ce qu'elle me donnait dans l'intimité, aussitôt sur scène elle le reprenait. Je découvrais en effet l'une des propriétés de cet art paradoxal qui est de métamorphoser, contre les lois de la nature, une femme aimée en inconnue qu'on applaudit, un corps désirable en personnage impénétrable. A l'instant où je pensais la posséder, elle me possédait. Rien, jamais, n'était gagné. Tout, chaque jour, était à recommencer. En silence, Don Juan roulait le rocher de Sisyphe. C'était épuisant, passionnant et merveilleux.
Etant entendu non seulement que le désir s'émousse et que l'émerveillement décroît, mais aussi que l'essence de l'actrice est de mépriser la monogamie, l'aventure, à en croire certains, n'était guère destinée à durer. Même les beaux livres ont une fin. Or, si elle a bien voulu me supporter, je n'ai pas cessé d'aimer cette femme et de l'admirer.
Par son imprévisibilité quotidienne, elle enrayait la mécanique du temps. Par ses excès, elle brisait tous les efforts que déploie la routine pour imposer sa loi hypnotique et domestique. Par son refus de se reposer et son souci de tout modeler, elle épuisait les jours, les amis, les fleurs, les maisons, les saisons. Par son caractère d'airain, son incapacité à céder aux complaisances et à la vanité, son indifférence aux signes ordinaires de la réussite, elle massacrait les convenances sociales, boudait les bons sentiments et se faisait du tort. Par son culot, elle paniquait les craintifs et les timides. Par ses combats perpétuels contre l'ingratitude de sa profession, par son refus de capituler, son besoin d'utiliser ailleurs une énergie sans emploi et une foi sans Eglise, elle faisait chaque matin un défi, une promesse de victoire. En se bousculant sans cesse, elle me bousculait. En se réinventant, elle nous réinventait.Je l'ai vue partir quelques semaines pour le Japon, dont elle ne savait rien, et en revenir comme si elle y était née, n'ignorant plus rien de la langue, des moeurs et du shintoïsme. Et je n'oublierai pas, un jour de 1989, le coup de téléphone de Lina Wertmuller: elle s'apprêtait à tourner Samedi, dimanche, lundi, d'après une pièce d'Eduardo de Filippo, et demanda à Anne-Marie si elle parlait couramment l'italien. Oui, répondit celle qui n'était même pas allée en Italie. Elle fut aussitôt engagée. Pendant trois semaines, chaque jour, elle s'initia avec un répétiteur à la langue de Dante, et puis débarque à Cinecittà pour sa première scène, avec Sophia Loren. L'italien semblait alors à Anne-Marie si naturel que, à son accent, Lina Wertmuller la crut romaine. Il est vrai que, pour son métier, elle eût tout accepté, y compris les plus grands risques . Il fut même un temps où elle refusait de quitter la France, considérant que seul un rôle justifiait qu'elle voyageât. Elle poussait le paradoxe jusqu'à soutenir qu'un plateau de tournage, fût-il fermé, est le meilleur endroit pour visiter un pays et s'y imprégner d'une culture étrangère. Elle ne s'autorisait pas de loisirs, elle se méfiait des divertissements, s'ils ne mènent à rien, elle pensait que la vie professionnelle induit la vie privée. Le temps s'est chargé de lui faire perdre cette exigence, ou ces illusions. Elle n'a plus besoin de script pour se promener dans Venise.
Pour un homme, surtout s'il n'y est pas préparé, vivre avec une comédienne, c'est assister à une manière de théâtre intime, magnifique et terrifiant, dont le destin est l'auteur parfois généreux, le plus souvent négligent. Angoissée quand elle joue, malheureuse quand elle ne joue pas, donnant tout d'elle-même à un art qui ne dure que dans la mémoire des spectateurs d'un soir, capable avec la même véhémence de se surpasser comme de se dévaluer, alliage précieux, inédit, de bravoure et d'égoïsme, de générosité et de paranoïa, elle établit son ordre, auquel son compagnon se soumet. Admis parfois en coulisses, il demeure un spectateur à qui ce grand mystère est refusé. Car il n'y a pas de mots pour décrire la vertigineuse entrée en scène; pour traduire ce qui se passe vraiment quand le rideau est tombé, quand l'actrice est toujours un grand rôle et pas encore un banal prénom ; ou pour raconter ce qu'il advient lorsque, soudain, le téléphone ne sonne plus. L'attente est un supplice, le rêve s'envole, les promesses ne sont pas tenues, et l'éternelle Ondine, qu'une jeunesse aux yeux bleus incarnera, se voit soudain proposer d'être Bertha.
J'ai connu le bonheur d'applaudir en contre-plongée, dans l'obscurité où je me cachais, celle que j'aime et l'ivresse d'éprouver cette fierté à coté de quoi les petites réussites laïques sont dérisoires - cette fierté si pure, si légitime, qu'elle me paraissait être un dû.
J'ai connu l'injustice dont elle était victime, l'assourdissant silence où elle étouffait, et cette solitude contre laquelle, même en la serrant dans mes bras, je ne pouvais rien. J'ai connu ce que personne ne voit, les larmes derrière le sourire, les cris derrière la parole, le désespoir derrière l'exultation, l'envie d'en finir derrière la force d'abattre des murailles.
J'ai connu la fille qui, pour exister, se battait en vain contre le fantôme d'un père dont elle avait l'inépuisable nostalgie et la fille devenue mère qui, sacrifiant son métier, ou plutôt jugeant qu'il ne méritait plus qu'on lui sacrifiât sa vie, exigeait de nos trois enfants qu'ils fussent exemplaires.
J'ai connu la jalousie, la colère, l'exaspération, mais je n'ai jamais connu la morosité, les sentiments moyens, la mesquinerie, le regret, la déception.
Alors, voilà: les exercices d'admiration sont comme les déclarations d'amour, il faut les faire quand la vie palpite encore, quand la chair est tiède, quand la gratitude se lit dans les yeux ouverts, sur les lèvres tendues.
Je me souviens de ce jeune homme téméraire qui était monté un jour au sommet d'une tour parisienne pour déployer une banderole sur laquelle était peint en rouge vif le prénom de son élue. Sur mon calicot à moi seraient écrits, claquant dans le vent, tous les doubles d'Anne-Marie, Violaine, Jeanne d'Arc, la princesse Alarica, Lioudmilla, Mlle de Saint-Euverte, la comtesse Potocka, d'autres encore, dont les costumes effrangés dorment aujourd'hui sur des cintres. Je voudrais raconter ici comment, marche après marche, et malgré le vertige, et alors que rien ne me prédisposait à l'escalade, je suis parvenu enfin à l'altitude d'où l'on peut voir, en pleine lumière, le visage de celle à qui je dois de trouver la terre si belle et le ciel si proche.

Huile sur toile, 50x70, 2 juillet 2005 d'après photo